La Lettre internet de l'AM'A
L'association propose de rencontrer, le 10 novembre 2010 à 20 h 30, un peintre et un sculpteur : Gilles Cohendy et Marguerite Noirel. Cette soirée se déroulera à l'UFR de Lettres, boulevard Gergovia, et sera animée par Daniel Lamotte, critique d'art, qui pour préparer à cette rencontre a écrit les textes suivants :
Marguerite Noirel- Celle qui rend à la vie
Marguerite Noirel recueille des ustensiles de cuisine détériorés, de vieux outils, généralement incomplets, des fragments de machines ou de voitures, des tôles froissées ou encore des objets creux. Car le vide peut jouer un rôle aussi important que les pleins.
La Mort, autrement nommée la Déchirure, a rempli son atelier de débris provenant de désastres. Ce cimetière sans épitaphes est un champ de bataille dont les morts rangés par régiments nagent dans l'oubli, ne pouvant croire à un sort meilleur. Pourtant, celle qui rend à la vie, l'oiseau évaporé et lunaire au cœur généreux, choisit régulièrement parmi ceux-ci celui qui doit entrer dans un nouveau temps, celui qui doit renaître sous une autre forme. L'élu subit une métamorphose. Sa mort est expiée par l'incessant calvaire du feu. Petit à petit, tous les moignons entrent sur une scène par eux inexplorée, acteurs tragiques d'un théâtre bouffe, sur un scénario à la fois inédit et éternel.
Tous les objets ainsi issus forment une société vivante, avec ses tensions et ses disparités. La fureur de certains de ces êtres à endosser leur rôle n'a d'égale que leur grossièreté ridicule. D'autres attendrissent et d'autres repoussent, mais toujours leur laideur touche à la beauté sublime. Quelques-uns étonnent par l'élégance de leurs gestes ou de leur posture dansante. De l'ensemble ressort une finesse psychologique hors du commun et une critique féroce de la société humaine. Les spectres échevelés revivent pour tirer la langue à l'avenir.
Gilles Cohendy
Le geste du Gilles se reflète sur le miroir blanc de la toile où la pâte prend les couleurs de son humeur fougueuse.
Comment dire que la colère peut se transformer en un trait vif, marqué d'encre écarlate ? Ou que la tristesse d'un jour peut couler en larmes grises le long d'un épais brouillard jaunâtre ? Ou que l'amour peut flotter en auréoles adoucies dans des tons orangés au-dessus de taches saumâtres et ternes ?
Nébuleuses, les brillantes rêveries n'en forcent pas moins le respect. Le pointillisme de leurs voyages assure un fond cohérent sur lequel le Gilles va jeter ses teintes.
Sa main experte dessine soudain une courbe d'un vert profond dont l'aboutissement est une pique dans le ciel. Il gratte alors cette blessure dont il traîne le sang sur la candeur du fond, accentuant ainsi la douleur de sa recherche.
En chef d'orchestre sûr de lui, il lance une petite boule outremer qui, telle une météorite s'écrasant sur la trame inerte, forme un cratère béant courbant le dos sous les coups.
Le Gilles retrouve ses souvenirs et d'un doigt délicat caresse la pâte encore molle. Il la presse et l'étale avec sensualité.
Puis, décidé, il s'empare d'un couteau et lacère toute l'image de violents coloris. Une multitude de stries verticales chamarrées troublent la vue. Le vertige s'empare de l'artiste.
Alors le Gilles s'apaise et d'une brosse enchantée écorne les pointes, rabat les feuillages les plus denses, donne du flou aux masses corpulentes. Et de son pinceau caressant, il tapote la toile qui vibre de plaisir.